La vie, c'est surtout les souvenirs qu'on en a. Vivre, c'est ce qui nous arrive quand on est absent, quand on est trop occupé à d'autres choses ! Donc prendre des notes, conserver des traces, trier les déchets pour pouvoir un jour m'étonner : "Mais bordel, comment suis-je donc arrivé là ?..." (Note 1991)
- Et maintenant, trouver de l'eau !...
Torse nu couvert de glaires et de pourriture animale,
le volant me colle aux mains. Et y'a l'odeur qui va avec. J'n'ose décemment pas me présenter chez un client comme ça, même un ami, et à l'heure du repas du
dimanche... Pour trouver de l'eau en urgence sans déranger quiconque, pas besoin d'un bac +7 : Direction les pots d'fleurs du cimetière de V. le prochain village à
4 km.
Mais à la sortie d'une courbe, un barrage de mobiles avec la herse et tout...
Trois heures plus tôt, j'avais reçu l'appel pour une mise-bas de vache difficile à 50 km de chez
moi. On n'est dimanche; une partie du Sud urbain s'est transportée en brousse du Nord. Les gentlemen farmers... Quand je découvre le stockyard, il est au milieu de
rien. C'est là que trois générations de H. ont déjà déballé les tables de camping, les parasols, la musique et les glacières : Chouette, faute de télé, le véto,
ça va être un peu de distraction au milieu de cette plaine balayée de vent, avant le retour en ville ! ...
Pas de cheval sellé à l'horizon. La vache est coincée dans le couloir, sans doute depuis hier. Elle doit crever de soif. De sous sa queue, deux petites pattes, des enveloppes et... l'odeur de pourriture que je connais bien. Ce veau est mort depuis... sans compter la chaleur. Aïe ! En clair, je suis chez des éleveurs de week-end et les ouvriers vraiment compétents sont en congé.
Je commence le boulot : découper la carcasse in utero à l'embryotome. Classique, mais pas marrant, surtout avec un aide plutôt récalcitrant et des mouches à la fête... Situation plutôt émétisante (= à dégueuler !)
Soudain, une harde de cerfs passe à l'horizon ! Aussitôt, les éleveurs du dimanche se transforment en chasseurs éternels : Frénésie sur les chaises, clameurs hystériques, les hommes, les femmes, les gosses, tout l'monde dans les bennes. Des pétoires surgissent, les pick-up ronflent et s'éparpillent en cahotant dans l'herbe haute. Seule une aïeule demeure là, cataleptique dans son fauteuil en tube, lequel gîte dangereusement. Elle est en plein soleil car depuis la bousculade, le parasol est par terre...
Je termine le boulot péniblement tout seul (mémorable !) et une heure plus tard, l'animal semble hors
d'affaire. Je le libère !
Alors je m'adresse à la vieille dame :
- S'il vous plait... Euh, où j'pourrais
avoir de l'eau pour m'lav ...
Elle a l'air sonnée... Alors je pige : les gros jerrycans d'eau sont tous dans les pick-up, là-bas, de l'autre côtés des crêtes ! Y'a sûrement un abreuvoir ou un creek quelques part, mais où, sur 800 ha ? Et la vache à disparu depuis longtemps ! Donc impossible de laver, ni moi, ni le matos !
Et c'est ainsi que je me présente au barrage de mobiles :
- Gendarmerie !...vos papiers si'ou plé ? (avec un fort accent du Sud-ouest !)
Evidemment non, pas d'permis, ni d'carte grise avec moi... Pas utile, j'ch'ui connu dans l'coin, même à la brigade des gendarmes normaux et :
- Je m'appelles (Sagamore) j'habite à P. Mes papiers seront demain à la gendarmerie de K.
Le gendarme examine l'intérieur de ma caisse, semble prendre des notes. Alors je précise :
- Je suis l'véto du coin et....
- Hum ! Le veuto, ça pour sûr, ça s'voâ, et ça se sengue, putaincong ! Allez va, circules, cong..
Voilà un vrai pandore du terroir. Et entre ploucs, on s'est reconnu... Cong !
(Notes de 1984)