La vie, c'est surtout les souvenirs qu'on en a. Vivre, c'est ce qui nous arrive quand on est absent, quand on est trop occupé à d'autres choses ! Donc prendre des notes, conserver des traces, trier les déchets pour pouvoir un jour m'étonner : "Mais bordel, comment suis-je donc arrivé là ?..." (Note 1991)
Et Dieu
surprenant Adam et Eve
leur dit
Continuez je vous en prie
Ne vous dérangez pas
Faites comme si je n'existais pas...
(J. Prévert)
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... la photo (un peu déformée ci-dessous) date d'un demi-siècle.
Dans les années 1960, on ne considérait pas encore le shopping comme du développement personnel ! Dionne Warwick chantait Walk on by (Passe ton chemin) ce qui était plus distingué que le Casse-toi, pauv'con d'un président de la République ! A l'époque, personne n'imaginait ce qui allait arriver : des gosses fichés dès 3 ans à la maternelle, les biens collectifs privatisés et des services publics bradés à quelques copains, etc... Des trucs que même un chef Kanaque 2.0 n'oserait inscrire dans le droit coutumier de Ouegoua...
Bref, en ce temps-là, le "progrès" n'était pas synonyme de marketing, le futile ou la corrida n'étaient pas encore entrés au patrimoine culturel du pays... On ne broyait pas encore les poussins mâles vivants pour en faire de la farine. Tous les animaux étaient soignés, qu'ils soient de compagnie, de travail ou de rente; j'avais même décidé d'en faire mon métier, et donc passer des bacs et ma jeunesse à préparer divers concours... et j'en ai pris pour 40 années plus ou moins cohérentes...
1965 - Ecuries de l'Ecole véto à Toulouse. Une 60aine de chevaux en attente de soins ou de traitements. Une cohorte d'étudiants de tous les niveaux accompagne le prof d'un box ou d'une stalle à l'autre. On est encore dans le mandarinat d'avant 68. Poser des questions, prendre des notes, se montrer,... Nous, les 2eme année, étions relégué à la périphérie du groupe des plus anciens; on était là pour assurer la contention, porter les seringues, faire la claque ou se faire engueuler...
Seuls quelques privilégiés pouvaient participer... Et un matin, de loin, j'ai entendu le prof, impératif :
- Cette bête doit bouger ! Pas de repos pour le rhumatisant. A sortir deux fois par jour. Qui s'en occupe ? J'attends...
.... Pour s'occuper d'un cheval, pas beaucoup de volontaires, même parmi les grandes gueules. Les chevaux ne suscitent pas l'enthousiasme des futurs vétérinaires : Un cheval, c'est gros, ça tape, c'est réputé dangereux ! Les propriétaires viennent rarement le voir et donc pas beaucoup de remerciements à en attendre (ni de gratifications...) Un cheval, c'est imprévisible au caractère, au pronostic et aux soins médicaux. La preuve ? C'est le seul animal dans lequel on plante des clous...
Le maître-mandarin s'impatiente (On n'est pas encore en Mai 68)
- Personne pour s'occuper de ce cheval ?... Alors je vais dev...
- Moi, Monsieur...
... sans réfléchir ! Pourquoi me suis-je retrouvé en tête à tête pendant plusieurs mois avec Fra Diavolo ?
D'après mes notes, parce que ce cheval était beau ! Pas gentil, pas joli, pas mignon, cette bête était simplement belle. Je connaissais la force et la complicité des chevaux, mais je découvrais soudain de la beauté, cette grâce ni ancienne ni moderne, qui nait du flirt entre le monde réel et l'imagination (selon Schiffter). Et moi, noyé parmi tous ces phillistins, j'ai soudain opté pour l'esthétique...
J'allais avoir 21 ans et ce matin-là, j'entrai enfin de plein pied dans mon futur métier. L'animal que j'avais sous les yeux cristallisait tous les fantasmes de mes 10 brumeuses de pension, des longues studieuses de prépa, des 20 songeuses... pendant lesquelles j'ai vécu avec les idées des autres. Je n'ai jamais oublié que les animaux furent les plus vieux compagnons de mes rêves. Et maintenant, j'y étais enfin : Cette bête unique allait dépendre de moi seul ! Et j'ai demandé à un ami de nous prendre en photo...
- ... Pas de repos pour le rhumatisant...
Je le sortais 2 fois par jour, le matin tôt ou entre 2 cours. On trottait partout ensemble, sur les pelouses de l'école et dans les talus du bord du Touch. A cause de ce cheval, je me suis inscrit dans un club d'équitation au Vigoulet-Auzil. Des heures de tape-cul pendant lesquelles un moniteur alcoolique nous enseignait le noble art ! Ainsi, pendant plusieurs mois, j'appris le cheval, l'intérieur et l'extérieur, le passé et le futur, le visible et l'invisible....
Aujourd'hui, un demi-siècle plus tard, quand j'éteins mon ordinateur, je me lève avec une grimace...
- ...Pas de repos pour le rhumatisant