La vie, c'est surtout les souvenirs qu'on en a. Vivre, c'est ce qui nous arrive quand on est absent, quand on est trop occupé à d'autres choses ! Donc prendre des notes, conserver des traces, trier les déchets pour pouvoir un jour m'étonner : "Mais bordel, comment suis-je donc arrivé là ?..." (Note 1991)
Juillet- Août 1969 – Beaupréau, un grand village du Val de Loire : Ses élevages, sa foire annuelle et son rosé d'Anjou...
Gros cabinet vétérinaire de quatre confrères associés tous expérimentés. Je viens de terminer mes études, et
pour deux mois, je suis le remplaçant du 4e.
Cette situation de doctorant en séjour provisoire me confère le droit de cumuler les interventions les plus chiantes... formatrices, et celui
de fermer ma gueule !
A l'époque, on ne parlait pas encore de canicule, mais il faisait chaud, très chaud, surtout sous les tôles d'une grande porcherie. Au programme du jour, une centaine de porcelets à castrer. Le bruit, l'ammoniaque, les mouches, la sueur... Vers 11 h à mi-travail, l'éleveur et moi décidons de la pause déjeuner. Je suis exténué...
-Allez venez docteu', on va prendre un 'tit verre au frais.
L'homme me conduit à la cave : Un vieux moulin à eau sur le petit canal issu de la rivière. Quelques marches en pierre vers un vaste sous-sol avec la grande roue à aubes sur le bief. Tout autour dans la pénombre, des fûts de vin rosé, une odeur de vieux bois et la fraîcheur bienfaisante.
- Asseyez-vous docteu'... et goûtez-moi ça ! Je reviens dans deux minutes...
Je me laisse tomber dans un fauteuil...Mon hôte a rempli deux verres à la cannelle* d'un fût en perce. Il avale le sien et s'éclipse. Je m'affale un peu plus au fond du siège pour déguster ce rosé à point, fruité, léger... Ouf, quel bonheur ! Et dans trois jours, j'ai fini mon contrat. Et la paye qui va avec, ça se fête..., je me ressers un verre directement à la cannelle.
Dix minutes plus tard, mon hôte n'est toujours pas revenu. Mais sous les tôles, il reste encore une cinquantaine de porcelets à opérer. Pfffff ! Je me ressers un autre verre...
Et je me suis réveillé dans un lit !
Le dernier souvenir ? La voix lointaine de l'homme au téléphone :
-... vous pouvez v'nir le chercher, docteu' !...Entre nous, vot' collègue de cet' année, l'est pas bîn plus solide que les autres années... Pour sûr !