La vie, c'est surtout les souvenirs qu'on en a. Vivre, c'est ce qui nous arrive quand on est absent, quand on est trop occupé à d'autres choses ! Donc prendre des notes, conserver des traces, trier les déchets pour pouvoir un jour m'étonner : "Mais bordel, comment suis-je donc arrivé là ?..." (Note 1991)
L'anthropologie a considérablement progressé dans le déchiffrement du comportement humain, mais beaucoup reste à faire. Il suffit de s'examiner soi-même pour constater combien il est parfois difficile de se reconnaître !
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La secrétaire m'avait pourtant bien expliqué : Tu prends la route du barrage antisel et c'est la deuxième entrée à droite...
Et maintenant j'y suis. Mais où est-elle, cette foutue piste ?
Quand j'arrive au dock, c'est trop tard. La biche est déjà ficelée sur une vieille
table et Jojo est en train de la tuer à coups de marteau maladroits ! Ecoeuré, je ressors du dock, blême. Bien sûr, avec une fracture ouverte de la cuisse, la biche était foutue. Mais quand
même, tuer cette bête à coups de marteau...
Jojo est un éleveur normal. Il entretient plutôt bien ses chiens, son troupeau et ses chevaux. Mon père et mon grand'père étaient aussi de braves gens. Et... Me revient un brutal flash-back de 40 ans : les deux chevreaux égorgés dans la remise, à Beynes*. J'avais 5 ans et pendant plusieurs jours, j'avais joué avec eux…
Jojo me rejoint dehors. A voir ma tête, il bredouille :
- Bof, un cerf, ça ne vaut pas une cartouche…
Je n'ai pas dit un mot, mais ma gueule crispée doit être éloquente; elle ne lui a pas échapper. Je le regarde droit dans les yeux, ça n'est pourtant plus lui que je vois. Il poursuit :
- Tu sais… (il s'énerve) ici en brousse, on n'est pas comme chez les z'oreilles…
Couvert de sueur, je ne réponds rien, et Jojo enchaîne :
- …Chez nous, c'est comme ça !... Et si ça n'te plait pas, si ça te dérange… bla bla (sous-entendu : Tu reprends l'avion, tu te tires !)
Et Jojo continue sa diatribe que j'entends de loin... Chez nous... Tu retournes chez les z'ors...ça n'te plait pas... Qu'est-ce qu'il lui prend ? Normalement, pour ce genre de stupidité agressive, j'ai la vacherie toute réparée, mais là, impossible de dire un mot tant je suis stupéfait. Je remonte dans ma voiture...
Assis sur le barrage le temps d'une cigarette, j'en tremble encore :
Qu'est-ce que je n'ai pas compris ? Il y a 2 mois, j'allais chez Jojo tous les matins et pendant 8 jours je me suis occupé de son cheval à tétanos débutant. Gratos. Jojo m'avait paru un type normal . Alors pourquoi aujourd'hui ?...
Et d'abord, je ne comprends pas pourquoi Jojo m'a fait venir chez lui ? L'ai-je surpris pendant son massacre ? A-t-il été vexé de mon indignation silencieuse ? A moins que... Et si Jojo l'avait fait exprès, si il avait attendu ma venue pour s'exhiber en mec viril, hardi et courageux, dans une sorte de mise en scène puérile destinée à m'impressionner ? Comme à la télé ! Ca n'serait pas la première fois que... Maintenant, plus j'y repense, plus je suis persuadé d'une provocation gratuite. Mais quel était donc le message subliminal ? S'attendait-il à une approbation de ma part, à une sorte de complicité ? Son geste me révulse autant que certains acte de chasse, que ce que j'ai souvent vu dans des abattoirs... (ou quelques fois dans des corridas)
Et ensuite, pourquoi rajouter de l'agressivité à la connerie ? Le coup du z'or... Me suggérer de foutre le camp... En quoi le véto z'oreil menace-t-il sa dignité ou sa misérable souveraineté de broussard chez lui, sur son territoire ? Sans doute mon silence trop éloquents l'a-t-il vexé alors même que sa pauvre stratégie avait échoué...
Aujourd'hui**, la bêtise xénophobe et hargneuse de Jojo ne me transperce plus. Ca n'est pas la première fois que j'ai fait une erreur de jugement sur un type. Et hier, je me suis retrouvé en état de vulnérabilité soudaine : Sans le savoir, cet imbécile a fait ressurgir une image lointaine, un de ces souvenirs qui fut sans doute déterminant dans mon existence...
Au-delà de la mémoire, il y a des empreintes qui restent enfouies si profondément qu'on peut les redécouvrir soudain comme le hasard du destin, ou comme des circonstances atténuantes ou comme la volonté de Dieu !
Finalement, au-delà de sa bêtise et de sa sauvagerie, je me fous bien de Jojo Perdriat : Même un peu d'humanité n'est pas autorisé à tout l'monde.
Il ne s'agissait bien que d'un conflit entre moi et moi.
*Le village de mon enfance.
** Pouembout -16 février 1983 (le lendemain)