La vie, c'est surtout les souvenirs qu'on en a. Vivre, c'est ce qui nous arrive quand on est absent, quand on est trop occupé à d'autres choses ! Donc prendre des notes, conserver des traces, trier les déchets pour pouvoir un jour m'étonner : "Mais bordel, comment suis-je donc arrivé là ?..." (Note 1991)
C'est le genre de rencontre qu'on fait surtout le lundi matin. Et qu'on n'oublie pas...
La première fois que je l'ai vu, elle était au bord de la chaussée sur le pont de la TTA. Je roulais vers Bouloupari, elle descendait vers le Sud. Quand on s'est croisé, elle a dû se blottir contre les ferrailles du tablier...
Une heure plus tard à mon retour, elle marchait deux kilomètres plus loin, toujours en limite du bitume et du bas-côté. Le lendemain matin, c'était bien elle qui montait le col de la Pirogue. Le surlendemain, mercredi, en revenant de Nouméa
vers midi, je la vis gisante à l'ombre du pont de Koutio, indifférente au flot des voitures qui gazaient à 3m d'elle. Soit à 40 km de notre première rencontre. Je me suis arrêté un
peu plus loin pour ne pas l'effaroucher. Langue basse, exténuée, à peine a-t-elle levé la tête quand je me suis approché prudemment en agitant une bouteille d'eau...
Quelques minutes plus tard, elle dormait au fond de ma voiture. Après un grand bol d'eau, je lui branchais une perf de réhydratation – Un chien de 14 kg, desséché à 10%, c'est 1,5 L de sérum Phi-carbonate, sur 5 ou 6 heures. Puis de la viande hachée, boulette par boulette pour éviter le vomissement - Cette bête avait été entretenue et son (sa) propriétaire devait la chercher. Pendant le nourrissage, j'appelais le n° à peine lisible sur le collier. Pas d'abonné au numéro que vous avez... Refaire des combinaisons de n°, avertir le journal, des confrères et différentes stations radios locales, etc...
J'ai vu de grands chiens sauter de la benne au feu rouge en pleine ville. Cette chienne cocker de 4–5 ans, sur la route un lundi en rase-campagne ? Sans doute fut-elle oubliée quelque part depuis samedi ou dimanche, à 45 ou 50 km de Nouméa. La distance n'est pas un problème pour un chien de bétail ou de chasse, mais un chien de ville, au soleil, sur le goudron près des voitures, l'exploit devenait remarquable. Les pelotes des quatre pattes étaient usées au sang (On parle de "l'aggravée" des chiens de chasse*).
Trois jours plus tard, elle se levait seule, et les blessures aux pattes (très douloureuses) ne semblaient pas avoir entamer sa volonté de reprendre la route. Peut-être que dans quelques jours, retapée et ramenée sous le pont de Koutio, elle repartirait jusqu'à son but... En conduisant vers d'autres ailleurs, j'envisageais déjà une tentative de nuit car même en la surveillant de loin, elle risquait de se prendre une voiture...
Alors un autre problème a surgi : Le cœur, bourré de filaires, avait tenu le coup au long de son périple, mais maintenant le pronostic cardiaque s'avérait très assombri.
Elle est morte paisiblement deux semaines plus tard.
Quand je vois un chien en liberté dans une benne et si je peux approcher le conducteur, il me répond souvent que sa bête n'est jamais tombée de la voiture... (Et de m'occuper de mes oignons !)
Parler de détermination, de courage ? Ce sont des mots réservés aux gens.
Mais fidélité va assez bien au chien. N'est-ce pas finalement sa seule raison de vivre ?...
(Note - mars 1996)
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*" L'aggravée" du chien de chasse se traite bien à la poudre d'acide picrique, mais gare aux doigts et aux taches irréversibles sur les fringues...