La vie, c'est surtout les souvenirs qu'on en a. Vivre, c'est ce qui nous arrive quand on est absent, quand on est trop occupé à d'autres choses ! Donc prendre des notes, conserver des traces, trier les déchets pour pouvoir un jour m'étonner : "Mais bordel, comment suis-je donc arrivé là ?..." (Note 1991)
Dans l'article précédent, j'évoque l'empoisonnement délibéré des chiens errants, tueurs de veaux. Dois-je évoquer maintenant l'empoisonnement délibéré des consommateurs,
bouffeurs de viande ?...
La tique de bétail aurait été importée dans l'île par les forces armées américaines du Pacifique. Ensuite, et pendant 40 ans, les Etats-Unis assumèrent la note du tiquicide à bétail au titre du dédommagement à l'élevage. C'est ainsi que, pendant près d'un demi-siècle, les éleveurs purent se procurer gratuitement les derniers modèles de pesticides dits "poison à bétail" et en utiliser à profusion sans précautions réelles et sans aucun contrôle effectif. Quels produits ? D'abord des produits arsenicaux, puis des organochlorés et des organophosphorés, enfin, récemment, des pyrèthrinoïdes.
La baignade du troupeau se pratiquait dans des piscines de 17000 litres d'une solution à 3 pour 1000 (théorique) Entre l'évaporation, les fuites, les pluies et la perte de chaque bain, maintenir une concentration de poison constante supposait l'ajout d'eau et de poison à intervalle régulier. En quelle quantité ? Gérer un tel volume de solution insecticide n'est pas à la portée du premier stock man venu ! Le dosage précis nécessitait des calculs complexes résumés en abaques... que personne ne savait lire !
Pour l'éleveur, le "réglage" exact du poison dans la piscine se situait entre "faire crever les tiques" et "ne pas faire crever les veaux" ! (Ce qui survenait de temps en temps !) Toutes les autres recommandations d'utilisation étaient ignorées. Ainsi les concentrations optima de poison, les cycles de baignade, les délais d'attente avant abattage, la protection humaine et la vidange des installations dans l'environnement, tous ces détails ne furent l'objet que de voeux pieux pendant un demi-siècle.
Inutile de préciser que le "poison à bétail" était largement utilisé dans d'autres applications : en jardinage, en maraîchage, en caféries, comme anti-mouches, etc... Y compris comme "régulateur" des multi-conflits de voisinage !
L'administration était-elle au courant ?
Oui, sans plus. Que des milliers de litres d'insecticide concentré soient dispersés dans le paysage n'était vraiment pas une préoccupation. Dans les années 80, les éleveurs représentaient encore la grande force politique du pays. Aussi la présence de résidus chimiques dans la viande "la plus proche du paradis" ne fut pratiquement jamais évoquée dans l'île. En outre, la conscience "écologique" et la protection du consommateur était encore assimilées à une tare gauchisante, et mal m'en a pris d'exprimer mes doutes en haut lieu... A ma connaissance, le seul dosage mesuré officiellement eut pour résultats d'interdire l'exportation de la viande locale vers l'extérieur, le Japon en particulier...
(Si d'autres analyses eurent lieu, leurs résultats restèrent à diffusion restreintes... Il faudra attendre 2009 pour obtenir la publication d'analyses officielles. Et encore, pas sur la viande !)
Ainsi on peut admettre qu'à raison de 60 kg de viande bovine* consommée par habitant et par an, chacun d'entre nous devait absorber quelques plaquette de Baygon au cours de sa vie...
*jusqu'a 40 ppm de résidus.