La vie, c'est surtout les souvenirs qu'on en a. Vivre, c'est ce qui nous arrive quand on est absent, quand on est trop occupé à d'autres choses ! Donc prendre des notes, conserver des traces, trier les déchets pour pouvoir un jour m'étonner : "Mais bordel, comment suis-je donc arrivé là ?..." (Note 1991)
"Si ta question doit poser un problème à l'administration, prévoit d'y apporter simultanément la réponse. Sinon, ne dis rien." (Note – 1983)
La même chose aujourd'hui ? Quelle bronca !
Entre 1980 et 2000, je peux témoigner qu'il ne s'est pas écoulé un mois sans qu'une piscine d'insecticide ne fût vidangée en plein champ, dans une rivière ou a proximité d'un creek. Déverser 15000 litres de jus de piscine dans une "fente de retrait" servait d'estimation du degré de la sécheresse en cours. Cette pratique banalisée existait depuis 1946...
A mes remarques pleines de doutes, la réponse n'était pas Comment faire autrement ? mais plutôt Pourquoi faire autrement ? (Entrevue Krémieu-Alcan - Nov.1980)
Pendant 60 ans, l'île a importé annuellement 35-40.000 litres d'insecticides divers à destination du bétail. C'était un marché sûr qu'un importateurmonopolisait. Chaque litre de ces produits concentrés se voyait dilué dans 3000 litres d'eau. Plus des trois-quarts de cette quantité n'étaient pas "biodégradable" (arsenicaux, organochlorés et organophosphorés) Conséquences : les molécules se sont donc intégrées aux divers cycles hydrologiques ou biologiques de l'île sans être dégradées pour autant. Si une partie de ces molécules dangereuses reste captives de boues inertes, il persiste encore aujourd'hui une quantité phénoménale de "poison" dans notre paysage, y compris dans le lagon. Et pour longtemps !
Si l'eau coule dans le sens de la pente, le poison aussi...
(et l'acide sulfurique également)
En 2010, on peut considérer qu'une majorité de la terre à vocation agropastorale sont archi-polluées par la chimie de la deuxième moitié du XXeme siècle. Qui oserait dire le contraire ? A la différence de la Guadeloupe, les terres agricoles sont une proportion faible des surfaces totales de l'île (13,5 %) et le château d'eau de la chaîne rince la terre des sommets... vers le lagon ! Ce qui, dans la durée, ne fait que généraliser la source d'empoisonnement. (Ce que l'eau dilue, la chaîne alimentaire le concentre !)
En Australie, le problème de cette pollution insidieuse et massive a été entrevu depuis 1980. La création d'une zone "tick free" a d'abord permis l'exportation de la viande vers l'Asie et, accessoirement, la protection des nappes phréatiques vitales pour tout le pays en manque chronique d'eau douce. A plusieurs reprises, la création d'une telle zone a été envisagée ici; la présence des cerfs fut l'argument choc pour ne rien entreprendre.
Il aura fallut attendre les années 2000 pour que l'introduction de races réfractaires aux tiques commence à se généraliser. Simultanément, les anciens et leurs pratiques sont partis en retraite, l'élevage traditionnel s'étiole rapidement au profit de "la vue sur la mer", tandis qu'une conscience consommatrice et environnementale émerge doucement. Conséquence timide : la législation est enfin au dépoussiérage (difficilement !)
L'impact sanitaire des insecticides à bovins n'est pas différenciable chez l'homme, car il est associé à beaucoup d'autres pathologies "environnementales" existantes de l'île.
Reste la potabilité des nappes phréatiques dont l'utilisation reviendra à l'ordre du jour avec le réchauffement climatique. C'est déjà le cas en Australie où une vigilance "insecticide" est organisée pour les captages urbains...
Le but de ma prose n'est plus de juger d'une connerie irréversible à laquelle j'ai participé. L'objectif est de faire en sorte que la connerie ne se reproduise pas en pire.
A l'échelle d'une petite île de 200.000 habitants, je note
- l'incapacité de prendre des décisions de protection général vis à vis d'un risque connu. Et de les faire appliquer.
(Accessoirement, on peut se demander s'il s'agit là d'incompétence, de jean-foutisme ou de la fameuse paresse des gens surbookés)
- Comme dans toutes les îles, la collusion permanente entre des intérêts à court terme au dépend du durable (trémolite), de la santé (endosulfan...) de l'éthiq... (Euh non, ce mot est obsolète ou n'a pas cours ici)
- Suite à l'expérience vécue du poison à bétail, je voudrais faire part de mes craintes réelles sur la fiabilité (ou la compétence) des "autorités responsables" en cas de pollution chimique, basse, lente, peu visible et d'origine industrielle. Aurait-on droit à la même transparence que dans une pollution aigue et spectaculaire telle qu'on en a connu ? Lors des accidents "sulfuriques" survenus à Goro, j'ai entendu des commentaires inquiets émanents de tous bords et sur tous les médias sauf... ceux de la Province Sud ! Et pourquoi un tel silence ? Les manes de Lafleur...
Finalement je suis moins alarmé qu'il y a 10 ans, quand j'ai laissé tombé mon boulot.
Car en même temps que vont s'empiler des règlements inappliqués ou judicieusement démontables au gré d'intérêts occultes, il y a une réelle prise de conscience de l'opinion publique. Cet éveil n'est certes pas encore arrivée au cerveau du pays, mais il en a touché la base, celle qui subira...