La vie, c'est surtout les souvenirs qu'on en a. Vivre, c'est ce qui nous arrive quand on est absent, quand on est trop occupé à d'autres choses ! Donc prendre des notes, conserver des traces, trier les déchets pour pouvoir un jour m'étonner : "Mais bordel, comment suis-je donc arrivé là ?..." (Note 1991)
Là on n'est pas obligé de m'croire. Pourtant, n'importe qui ayant bossé dans un dispensaire en brousse pourrait confirmer l'authenticité de ce qui suit. Depuis cette connerie, j'ai appris qu'elle n'était pas si rare...
La nuit est tombée. J'éteins le bureau avant de rentrer à la maison. Sur le parking, un pick up sort
doucement de l'ombre, moteur au ralenti. Il s'approche de ma voiture :
-Vous êtes le vétérinaire ?... pouvez venir ?... Alors suivez-moi...
Ce gars est métis mélano-indo-viet, environ la soixantaine... Et pas très causant comme client ! Depuis 3 ans que je suis à Pouembout, je ne l'ai jamais vu ni à la poste, ni
à la boutique, ni ailleurs. Peut-être un maraîcher... On sort du village par la RT1 et à 3 km, je le vois s'engager sur une piste que je n'ai jamais vu. Direction le bord de mer. Où est-ce qu'il m'emmène à cette heure et dans le noir ?
Le gars ne conduit pas vite, comme si il hésitait sur une décision à prendre. Je le suis sans faire vraiment gaffe à la route. Et quand on s'arrête devant une maison, je ne sais plus où on est. L'homme descend de son pick up et vient à ma portière :
- Allez y ! C'est là-bas, dans l'dock. Je...
Il monte les marches du petit perron et claque sa porte. Je manœuvre vers le dock où s'entasse le matériel du broussard, c'est-à-dire un gros bordel d'engins parmi lesquels un groupe électrogène que le gars vient d'arrêter à distance. Ouf, du silence ! Dans le dock sans lumière, il ne fait pas plus noir . Je cherche ma lampe électrique....
- Venez, c'est par ici, Monsieur...
J'avance prudemment vers la petite flamme d'une lampe à pétrole. Une mélanésienne âgée me précède.
Au fond du dock, sur le sol, une femme geint. Elle est en train d'accoucher. Pas vraiment sur le sol, elle est allongée sur de vieux journaux et des sacs étendus à la hâte sur la tôle du gyrobroyeur; c'est le seul endroit plat hors la terre battue. A côté, un feu de bois presque éteint avec une bouilloire et une cuvette écaillée. Posés sur un bidon, des linges propres et de l'eau chaude
- Je l'ai fait bouillir, Monsieur.
Le temps de réfléchir, je vais à la voiture prendre des gants et un produit iodé qui mousse. Le crâne du bébé est engagé, il est vraiment petit, mais la dilatation est à la limite de la déchirure. Intransportable. Qu'est-ce que je fais ? Une épisiotomie ? A 10 h ou à 2 h, selon les espèces... Hum, et chez une femme ? Elle halète et se soulève quand le crâne du bébé la distend au maximum. J'ai une prise. Encore un eff...
Rattraper le bébé glissant avant qu'il ne tombe dans la poussière - Il est petit, à terme, vivant - Pour la suite, pas d'problème : un clamp, le placenta, des compresses, une bande... Le bébé rouspète correctement, mais la femme est déchirée. Elle saigne. Faire un paquet de toutes mes compresses stériles et de la place dans ma voiture.
- Mais l'aut' i'veux pas qu'on s'en va, Monsieur.
Pigé, mais peu importe l'autre et pas question de les laisser là. La déchirure... On aide la femme à se tenir debout pour la porter mais... c'est une gamine, 14-15 ans maxi ! Je regarde la vieille :
- C'est ma petite fille, Monsieur... et elle me raconte : le vieux qui est son père et aussi le père...
J'embarque les trois femmes au milieu des flacons, des mallettes et des boîtes. Et en route vers le dispensaire de Kone où y'a encore quelqu'un : l'infirmière de garde et le Dr Combarré (†) arrive dans les dix minutes - A chacun son métier ! Moi, j'aime assez le mien...
- Merci Monsieur m'a soufflé la vieille popinée avant d'entrer dans une chambre propre et lumineuse.
Au petit matin, de mon lit, j'entends un hélico qui vient de Nouméa...
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A la périphérie de mon travail, j'ai aidé à 6 accouchements en divers endroits du monde, parfois dans des situations et des traditions bizarres. Et avec plus ou moins de chance car la vie réelle ne pardonne rien...
Dans ce cas précis, je ne juge pas le tabou ou la moralité. Y'a des pros pour ça. Ce qui me fout en rogne, c'est la vétusté et la tournure d'esprit d'une communauté qui permet que de tels non-dits soient encore possibles ici en 1985. Ca implique aussi toute l'hypocrisie sociopathologique qui va avec.
J'ignore ce que sont devenu le bébé et sa famille.