La vie, c'est surtout les souvenirs qu'on en a. Vivre, c'est ce qui nous arrive quand on est absent, quand on est trop occupé à d'autres choses ! Donc prendre des notes, conserver des traces, trier les déchets pour pouvoir un jour m'étonner : "Mais bordel, comment suis-je donc arrivé là ?..." (Note 1991)
Juin 1969. Assis sur la pelouse, odeur d'herbe coupée, tiédeur d'un matin. Chirac venait d'être nommé ministre de l'Agriculture et à l'Ecole Vétérinaire de Toulouse, c'était les oraux de fin d'année. Ultime épreuve et fin d'Université. Je n'étais pas plus serein que les autres de ma promo. On se présentait au jury quand on se sentait prêt. Matière après matière, les exams s'étiraient sur un mois. Législation, zootechnie, botanique et agronomie, pharmacie, viande et anapath... Hier, en médecine bovine, ça n'avait pas été fameux [Tout ce que la vache ne transforme pas en bouse sera fait Homme (lait, viande, cuir, os...)]
J'attendais mon tour en Médecine, le gros morceau ! Ensuite, ça serait bye-bye l'école, la pension, les internats, les concours, les exams et les colles. Une vingtaine d'années de ma vie : Faut que tu travailles bien, pour plus tard... Plus tard, c'était maintenant. Tourner la page sans retour ! (Ce dont tout le monde avait conscience sans en parler.)
Venus de toute la France et du monde, la promo allait se disperser aux quatre vents. A cette époque, quand on évoquait "l'espérance de vie", on ne parlait pas d'annuités ni de points de retraite. On percevait vraiment de l'Espérance de vivre. Le monde changeait et l'aube nouvelle ne serait plus comme avant (la musique, les fringues, les gens, les idées... l'enthousiasme !) Cinquante ans après, ça vibre encore...
A mon tour d'aller plancher : Une ou deux questions au choix, un quart d'heure de préparation pour le topo de 30 à 45 minutes. Quitte ou double. La nuit précédente avait été blanche à cause du bordel comme savent en faire les Bretons : Ils avaient terminé leurs oraux et la communauté armoricaine avait bruyamment fêté la "quille" en ville. A leur retour dans les couloirs de la cité, la bagarre était inéluctable entre bosseurs de dernière minute et bretons bourrés. Jusqu'à sortir les fusils ! Beaucoup d'entre nous pratiquions le ball-trap (sur pigeons d'argile) dans le cadre de l'Ecole, et certains détenaient des armes de tir dans les chambres. L'occasion était vraiment trop mémorable. Des vitres et des peintures en avaient violemment pâtis...
Tôt ce matin j'avais fait un détour par le buffet que l'intendant gardait en libre-service toutes les nuits d'exams. En passant au courrier du bureau des entrées, il y avait un panneau :
"Messieurs les étudiants sont priés de déposer les armes et les munitions à la conciergerie. Elles leur seront restituées à la fin des épreuves..."
.... Ainsi, après une vingtaine d'années en milieu protégé, nous serions armés pour l'avenir... "Armés" est-il le mot ? Nous avions un métier dans la tête et pas d'emprunts à la banque. Dehors, les vaches mangeaient encore de l'herbe, je savais sortir un poulain vivant... C'était juste un an après le printemps 1968 !
Comment en étions-nous arrivés là, sans ordinateurs, ni Facebook ?...
----