La vie, c'est surtout les souvenirs qu'on en a. Vivre, c'est ce qui nous arrive quand on est absent, quand on est trop occupé à d'autres choses ! Donc prendre des notes, conserver des traces, trier les déchets pour pouvoir un jour m'étonner : "Mais bordel, comment suis-je donc arrivé là ?..." (Note 1991)
On est en Août 1982. L'arrêté du haussaire est enfin promulgué. Les prestataires autorisés ont le feu vert pour jouer à la horde sauvage vers Bouena
Charddar, un terrain d'environ 5000 ha entre la RT1 au niveau de Poya et la Chaîne Centrale. C'est la grande plaine qu'on peut voir à droite, en entrant à Poya par le Sud. Pour des
raisons obscures, ce vaste espace est à l'abandon depuis des années et le Territoire voudrait en récupérer la propriété. Sans entretien, l'ex-station autrefois florissante est "sale",
toutes les barrières ont diparu et le bétail - sans doute plus d'un millier de bêtes - est retourné au sauvage. Dispersé en plusieurs troupeaux, il pullule partout sous bois, dans
les collines et les vallées. Pas de prédateurs hormis un peu de braconnage et on a vu des animaux se risquer sur la RT1 jusqu'à dans Poya. Aussi, après des années d'atermoiements
juridiques, les plus gros propriétaires de la côte Ouest (Metzdorf, Ballande, Mennesson, Ardimmani, Bellec, ...) ont été conviés chez le Haut Commissaire avec leurs contre-maîtres. La
propriété a été divisée en lots de 4 ou 500 ha tirés au sort, et que chaque équipe se démerde : Pendant 5 semaines, tout ce que chacun attrapera sera à lui...
Depuis trois mois, ça a été la fièvre des préparatifs et le sujet des discussions. Entre la bonne affaire et la grosse fête, l'entreprise n'est pas mince : capturer, marquer, enregistrer, transporter du bétail sur pied, ou l'abattre (proprement ?) stocker les carcasses, contrôler et transporter la viande au froid... tout ça ne s'improvise pas. Il faudra aussi prévoir l'intendance de deux ou trois centaines d'hommes, de femmes de tous âges, de tous les métiers nécessaires avec leurs chevaux, les chiens, les 4X4, les grosses tonnes à eau, les engins, le matériel de campement et les matériaux pour confectionner des pièges à bétail... On a loué ou rassemblé les vieux camions du coin, à ressouder en transport d'animaux. Il y a de la compétition dans l'air. Et, comme dans l'Ouest, une équipe médicale, un huissier et quelques gendarmes seront de la partie pour les engueulades, les vols, les contestations, les accidents et toutes les urgences prévisibles. Et moi, véto à Pouembout, je me ramènerai à la demande.
Le maréchal ferrant passe deux fois par semaine. Il me sert un moment de courrier avant de tout laisser tomber. Je roule alors sur les kilomètres d'un réseau de pistes improbables à la recherche des groupes électrogènes ou de la fumée verticale des camps disséminés dans les espaces déboisés, près des rivières ou sous les vieilles caféries, n'importe où. Les tentes avec le linge qui sèche, des abris en planches rassemblés, c'est l'image de la conquête pionnière du XIXS. Même après 10 jours de boulot, l'ambiance est fébrile. La plupart se sont improvisés menuisier, stockman, soudeur, garagiste, sellier ou nurse pour les petits gosses. Les femmes s'activent à l'intendance des cantines 24/24. Elles s'approvisionnent au village, ravaudent et lavent de pauvres frusques, pansent les chevaux au repos et participent aux coups d'gueule qui ne manquent pas. Alentour, les hommes soudent ou bûcheronnent, construisent les stock-yard, pistent les animaux, posent du calicot (Voir les techniques ailleurs) Européens ou kanaques, le travail est dur pour tout l'monde. Il est prévu de la bouffe d'appoint, de la sellerie de rechange pour les trois ou quatre chevaux de chaque stokman – parfois des gosses. Comme les nuits sont froides, la viande se rôtit par dizaines de kilos, le vin est directement à la dame-jeanne et le café (du coin) coule à flot. Même rebouilli dix fois !
A chaque équipe sa stratégie, ce qui autorise toutes les vacheries...
[...] Je calme, je suture, je panse, je perfuse chiens et chevaux cabossés ou blessés dans des imprudences invraisemblables. Souvent en improvisant dans l'imprévisible, c'est de la médecine de guerre. Les encornages et les fracas osseux sont paisiblement "endormis". Quelques fois refaire des pansements aux types esquintés, mais surtout les débarrasser des épines de "raquettes" qui affectent tout l'monde, autant les hommes que les bêtes. J'ai du petit matériel et la patience pour ça...
... Au petit matin frisquet, ce beau cheval est couvert de sueur. Il ne peut plus faire un pas à cause d'une fourbure aiguë de deux antérieurs. Au
deuxième jour de soins, l'animal se couche volontiers, indifférent à l'entourage. Les deux soles traversées, il ne boit presque pas et souffre énormément. Beaucoup d'autres chevaux
ont été victimes de surmenage aigus (tying up) soit une acidose violente, la grosse crampe généralisée de toute la musculature que je récupère (peut-être) avec des litres
de carbonates, des diurétiques et d'autres trucs... Le vrai traitement, c'est évidemment l'arrêt péremptoire du jeu. Mais pour ce cheval-là... Aïe !
Entrevoir de loin son propriétaire m'explique le diagnostic : le bonhomme (B.) fait beaucoup plus d'un quintal et, selon les ouvriers, le cheval préféré du boss a galopé deux jours de suite dans les collines. Une connerie que même un piètre connaisseur ne risquerait pas ! D'ailleurs, c'est en le sanglant au matin, pour un 3e jour de boulot malgré l'avis du contre-maître, que le cheval s'est bloqué, tétanisé. J'entame un traitement de miséricorde et je repasse le soir pour remettre des perfusions (soit 130km AR) Le lendemain matin, le cheval est mort : B. lui a mit une balle dans la tête.
Quelques semaines après...
Un matin, le gros B. qui habite Bourail, passe à Pouembout pour régler des factures. Le festival western de Bouena Charddar a été financièrement lucratif et B. ne s'est luxé qu'une épaule. (Deux autres hommes ont été éventrés et évacués) B. a aussi paumé plusieurs chiens (pas retrouvés) Quand on vient à évoquer son cheval mort, B. devient intarissable. On est entre nous sans témoins, et quand il remonte dans sa voiture, il s'essuie furtivement les yeux...
A ma connaissance, il n'y aura plus jamais de tels rassemblements de bétail en Calédonie. Ca sera le bordel de 1984 et, en 2010, la propriété est toujours à l'abandon...