La vie, c'est surtout les souvenirs qu'on en a. Vivre, c'est ce qui nous arrive quand on est absent, quand on est trop occupé à d'autres choses ! Donc prendre des notes, conserver des traces, trier les déchets pour pouvoir un jour m'étonner : "Mais bordel, comment suis-je donc arrivé là ?..." (Note 1991)
"Je suis né bébé à Nanterre le 12 décembre 1943 vers 18 heures. En plus de la guerre, c'était un triste dimanche d'hiver et il pleuvait. A peine venu au monde, on m'a suspendu par les pieds et j'ai reçu ma première fessée. Promis juré, je n'recommencerai plus !..."
Telles sont les premières lignes d'une liasse de 177 pages rédigées dans les années 90 et que je croyais définitivement perdues...Je viens de les retrouver sur une clé USB au fond d'un tiroir. Les ajouter aux 520 autres pages écrites depuis. Et ensuite, je n'touche plus à rien !
- Pourquoi autant écrire, toi qui n'a jamais été foutu de rédiger une lettre d'amour ou un rapport d'activité pour l'Administration ?
Erreur, j'ai rédigé plein de lettres d'amour, mais faire la queue pour des timbres et la tête de la postière... Hum, l'amour était passé !
Quant au rapport d'activité ? Un essai a suffit...
En 1982, avant la géguerre locale entre Schadocks, j'avais rédigé un petit manuscrit de 45 pages : L'élevage à Pouembout depuis 1960. J'y évoquais l'économie familiale des broussards, la précarité de l'élevage bovin et l'absurdité culturelle du "développement européen" en milieu tribal. J'y décrivais l'habitat dispersé et l'auto-subsistance pionnière des gens de brousse. Je racontais aussi la boîte à biscuits pleine de sicav, le départ des gosses en pension, puis celui des femmes vers la ville. Je suggérais des moyens d'accès à la terre autre qu'une pleine propriété ruineuse ou fatale. Je concluais que, pour beaucoup d'européens, l'élevage n'était qu'un pis aller entre deux booms, et qu'au moindre sursaut du nickel, tout le monde foutrait l'camp vers la mine...
Mon exposé était du reportage brut avec des informations de première main (et un gros boulot sans ordinateur) Mes propos étaient loin de l'angélisme éthéré des visionnaires de Nouméa. Sûr de mes sources, j'avais la conscience paisible sans savoir que j'étais, parait-il, supecté de "gauchisme" comme tous les z'ors qui débarquaient. Effectivement, j'évoquais des sujets absolument tabous dans la bureaucratie nouméenne. Je n'imaginais pas qu'au-delà du ronronnement convenu sur le "développement rural" se dissimulait des ambitions politiques, des spéculations de comptoir et des magouilles à la subvention beaucoup plus vastes que celles décrites...
Et donc au service, je n'ai plus entendu parler de mon truc ! Bof...
...Sauf que 6 mois plus tard, j'ai eu la surprise de lire une version expurgée de ma prose dans un gros polycopié édité pour information. Et sous la signature d'un agronome des services ruraux. Deux ans plus tard, la même prose remaniée sortait dans une revue agricole locale sous la plume d'un type du Haussariat ! On y avait simplement tronqué la faillite du "développement" en tribu et les détournements obsènes de diverses subventions à l'élevage... A contrario, la zone Voh-Kone–Pouembout était encensée comme promise à un devenir agropastoral exceptionnel !
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A Monsieur le directeur Michel Desvals – (Posthume ?)
A l'époque, j'ignorais que, par tes soins, je passerai dix ans dans une voiture pourrie. Passe encore d'être ton nègre ou
celui d'un obscur agronome mieux payé que moi. (Etait-il également doté d'une voiture neuve tous les ans ?) Mais tu n'allais tout de même pas imaginer que
je rédigerai le moindre rapport d'activité par la suite...