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La vie, c'est surtout les souvenirs qu'on en a. Vivre, c'est ce qui nous arrive quand on est absent, quand on est trop occupé à d'autres choses ! Donc prendre des notes, conserver des traces, trier les déchets pour pouvoir un jour m'étonner : "Mais bordel, comment suis-je donc arrivé là ?..." (Note 1991)

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Neami

 

La mise en forme des articles précédents me consterne : Malgré mes efforts, des lignes entières manquent, des images ont disparu et des mots sont tronqués dans la version définitive publiée. J'ignore pourquoi ?

 

Un seul truc reste : le PQ calédonien est reconnu à l'international comme le plus "fragile" du Pacifique ! 

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Prise de sangPour rassembler trois cents têtes de bétail à Neami, il faut mobiliser toute la tribu pendant une semaine. Deux ou trois fois dans l'année, c'est un gros boulot collectif et une rentrée d'argent frais pour tous. Et le coup d'fête qui ira avec !

 

Néami, c'est sur les premières pentes de la chaîne centrale. En venant ici, j'ai suivi le mince fil du téléphone public pour ne pas me perdre. La petite tribu comprend une centaine d'habitants permanents dans une trentaine de cases bois-terre-paille dispersées dans les arbres. Un creek abondant en marque l'entrée où un radier rince mes pneus comme on s'essuie les pieds. La moindre crue doit couper ces gens du reste du monde humain. Partout entre les cases, de la moquette à la tondeuse et des fleurs. Seules la petite école et la cantine sont en dur. Pas de portes, pas de fenêtres, quelques bancs. L'électricité vient d'un groupe électrogène intermittent. Aucune boutique, des colporteurs de passage. Les seules voitures sont deux camionnettes communales bâchées . Odeur de feu de bois. Dans l'herbe courent des tuyaux qui chantent tout seuls. Ils conduisent à des jardins cloturés de vieilles tôles, à cause des cochons sauvages. Là-bas, une petite caférie sous des bois noirs où s'accrochent de la fumée ou la brume froide du matin.

 

A Neami, tout est propre, tondu, fleuri et misérable. 

 

Il y a un mois que j'ai averti de ma venue. Mon boulot : vérifier et approvisionner le poison du bain anti-tiques, mettre en oeuvre la vermifugation par injection et faire quelques prélèvements sanguins pour échantillonage...

 

Toute l'année, le troupeau de la tribu est en liberté avec les cerfs et les cochons dans la chaîne alentour. Partout, des sentiers à bétail vers de discrètes vallées herbeuses, le long des creeks à crevettes. Sous la forêt sèche ou dense, des aires de couchages, des abris contre le vent ou la chaleur immobile. Rentrer le bétail, ça commence par trois ou quatre jours de boulot : D'abord obtenir les accords coutumiers, couper des arbres, changer les barres pourries de la coulisse. Puis poser judicieusement du calicot, faire les repérages des pâtures, des couchages, des abreuvoirs usuels. Enfin au lever du jour J, réunir assez de volontaires et de chevaux, répartir les tâches pour synchroniser l'opération des rabatteurs au sifflet. Ni trop vite, ni trop lentement. Il faudra rassembler le maximum de bêtes du premier coup car y'a pas de deuxième essai. Attention, dans toute la chaîne, le bétail vit quasiment à l'état sauvage et peut être très dangereux.

 

"...une rentrée de bétail à chwal, awa ! c'est comme d'aller en enfer pour passer voir si i'fait chaud "( Un ami- Note 1982)

 

Ensuite il y aura deux jours de palabres. Le troupeau est propriété commune : pour un quitus général, il faudra compter et recompter les bêtes, déterminer quel veau de l'année appartient à quel clan, estimer les pertes et les vols, anticiper les ventes et les futurs abattages, tout ça selon d'obscures lois coutumières en langue paçi. Comme le café rapporte peu, le bétail reste la seule monnaie d'échange avec l'extérieur. A la tribu, la viande, c'est presqu'uniquement la chasse.

 

A part l'oiseaux-moine et la rivière, quand j'éteins le moteur, c'est le silence assourdissant. Au stock yard, une trentaine de gars vétus de loques m'observent du haut des barres. A l'intérieur, deux ou trois cents têtes entassées immobiles et trop silencieuses. Elles doivent être là depuis la veille, peut-être deux jours. Comment les veaux tètent-ils ? Où les mères s'abreuvent-elles au risque de perdre leur lait ? Il va falloir s'activer et relâcher tout ça vite fait...

 

Evidemment, Willy Poadja, mon accompagnateur, n'est pas venu. Ici, à Neami, je ne connais personne. Qui est le chef, le responsable parmi ces hommes uniformément crades, silencieux et en haillons ? Je sens que la confiance ne règne pas d'emblée. Ce type-là, voilà une tête connue à laquelle je m'adresse directement. Bientôt quelques hommes déchargent les vermifuges, les seringues automatiques, les cartons de bidons de "poisons à bétail" pour les 6 mois qui viennent :

  

- Allez les gars, on s'bouge !

 

Les bêtes se succèdent dans le couloir par paquet de 10–12 têtes. Simon Wabealo est de l'autre côté du couloir. Il vaccine celles que je ne peux pas atteindre sans prendre de risque. Simon travaille par intermittence sur une station Ballande à Kone; c'est là qu'on s'est rencontré. Il connaît bien le boulot. Tout se passe dans la rigolade, les moqueries et la bonne humeur. En bossant, je cherche quel type un peu jeune pourrait être formé à faire les injections et plus si y'a goût pour l'élevage. Je repère Josuah, une vingtaine d'années, adroit, prudent et efficace. Je lui explique la seringue automatique et son emploi. Malgré les quolibets des autres gars, Josuah ne se démonte pas. En quelques essais, il a tout compris. Je ne tarde pas à lui confier mon poste pour aller prendre des échantillons de sang et d'eau de piscine.

 

Vers 16h, l'affaire est conclue : le troupeau est baigné, trié et relâché. On se retrouve tous autour d'un bol de (vrai) café de Neami avec un paquet de Sao et quelques cigarettes. Les femmes restent discrètes. Chacun raconte son anecdote à faire rire les autres. Et moi, en déconnant, je "consacre" Josuah comme le chef aux piqûres dans l'cul des vaches ! Tout l'monde explose de rire...

 

Quatre mois plus tard, je reviens  avec de la documentation pour Josuah. Il est absent. A ma surprise, le bétai n'est pas rentré non plus. Bof... Mais sur la piste du retour, Willy Poadja (l'accompagnateur) m'explique que lors de ma dernière visite, je n'ai pas reconnu ni salué le petit chef de la tribu. Ensuite j'ai désigné un soi-disant responsable du troupeau en ignorant l'ancien qui est le véritable responsable de l'élevage de la tribu. Il avait été ouvrier chez Marlier pendant 35 ans... Evidemment,tout ça en dehors des procédures coutumières habituelles ! J'n'ai jamais rien compris à la coutume coutumière... 

 

Je suis bien embêté. Le bétail sans soins... Et merde après tout ! Ces gens sont chez eux et moi, je n'en ai rien à foutre de leur béta...

(Ces gens sont chez eux - en loques - odeur de fumée - pas d'fenêtres...)

 

Je fais demi-tour et on revient à Neami. (Willy est inquiet) Je demande à voir le petit chef. Un quart d'heure après, assis dans l'herbe, on partage ensemble deux ou trois cigarettes en parlant des problèmes de la tribu (finir l'école, équiper la cantine, la piste défoncée, le radier par temps de crue, l'électr...) Je prends des notes à destination du génie rural dont le bureau jouxte le mien au "Chateau Grimini" à Pouembout.
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Trois ans plus tard, Charles Goromedo, le petit chef de Neami, me sortira d'un sacré merdier à Baco, sur l'ex-propriété DeVillers : ma voiture pillée, j'étais entouré de types en peintures de guerre. Et y'avait surtout ces deux gosses de 16-18 ans qui me narguaient de leur 270 à chambre armée (à l'oreille !)

 

(A suivre)  

 

 

 

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