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La vie, c'est surtout les souvenirs qu'on en a. Vivre, c'est ce qui nous arrive quand on est absent, quand on est trop occupé à d'autres choses ! Donc prendre des notes, conserver des traces, trier les déchets pour pouvoir un jour m'étonner : "Mais bordel, comment suis-je donc arrivé là ?..." (Note 1991)

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La vallée des Cormiers

 

 

- Ah, vous voilà ! Y'a une vache qui ne peut pas vêler à la Vallée des Cormiers. I'zont déjà appelé 3 fois...

- Ok, Ariane...

 

 Zut ! Il est déjà 17h et les gars de la station seront partis. A moins que...

 

Portail Les cassisA l'origine, cette station au bord de la Pouembout river appartient à Daniel Flotat. Mais à la Vallée des Cormiers, il se passait des trucs bizarres : Daniel avait entièrement laissé sa station à ses ouvriers mélanésiens comme une sorte de métayage. Le groupement de la Vallée des Cormiers fut le premier GIE d'élevage en Calédonie, comme il en existait en France depuis 25 ans...

 

Inutile de préciser qu'en 1980, des mélanésiens comme gérants de la station d'un "européen", c'était encore moins probable que Miss Pouembout élue Miss Univers ! Et plus tard, personne n'aurait pris le risque de dire à Daniel qu'il était  un gauchiss', un communiss', un indépend... Euh non, ce mot n'existait pas encore en brousse !

 

Mais, bon an mal an, le GIE fonctionnait. Tous les 3 mois, un bureaucrate de Néa (attaché-case, petites lunettes et pantalon à pince)  venait vérifier la comptabilité :

- Ouais je sais, me disait-il en essuyant ses chaussures crottées, une bouteille à moitié vide, c'est aussi une bouteille à moitié pleine !  Et il disparaissait dans le petit British Norman qui le ramenait à la civilisation le soir même.

 

Les ex-ouvriers, devenus gérants prenaient leur boulot très au sérieux. Ils bossaient en grande partie hors coutume ce qui les marginalisait de la tribu. Des gars sérieux certes, mais pas au point de rester sur la station après 17 h pour une vache qui n'peut pas faire son veau...

 

Y'a personne à la maison d'habitation, mais je vois des voitures au stock yard à 300m de là. J'y fonce. Effectivement, une vingtaine d'hommes mélanésiens sont assis sur le ciment de la halle d'abattage. Tous portent des vestes ou des pantalons de camouflage; certains sont barbus et quelques uns exhibent des ray ban malgré la lumière déclinante. Ces "baroudeurs" ont l'air surpris de me voir surgir parmi eux comme un diable car, à coup sûr, je suis tombé en plein meeting politique :

 

-         Salut tout l'monde, il est où ce veau ?...

Les yeux se baissent et personne ne répond. Les gérants des Cormiers ne sont pas parmi ces hommes. Je vais au stock yard où une pauvre vache semble plus préoccuper de s'enfuir qu'à vêler. La faire rentrer dans le couloir, je n'y parviendrai jamais seul. Et pourtant si : j'avais préparé des barres et, en faisant claquer le whip, je parviens à la piéger... Le plus difficile reste à faire : sortir le veau. Donc extraire du matériel de ma voiture et trouver de l'eau. J'avise un seau vide. Pour le remplir au robinet de l'abattoir, je dois presque enjamber les gars ahuris et toujours aussi peu coopératifs. En fait, je les sens bien emmerdés par ma présence...

 

Dix minutes plus tard, torse nu et bien gluant, je sais que le veau n'est pas mort, mais la couleur des "eaux" indique qu'il faut faire vite si on veut l'avoir vivant. Un peu de Dopram en per lingual...

 

- Hey les gars, v'nez m'aider... vite, le veau est vivant...

Je sais que, depuis une heure, les hommes n'ont rien perdu de mes gesticulations. Presque immédiatement trois costauds se lèvent, me rejoignent et s'emparent des lacs que j'ai posés sur les petites pattes. Et tout le groupe s'approche. Sur mes indications, le veau est plus extrait en force qu'expulsé par sa mère. Il est "limite" vivant. Vite, suspendu tête en bas et le bouche à bouche.

En fait de "bouche à bouche"avec un veau ou un poulain, il suffit d'enfermer bouche et naseaux entre les paumes et de souffler en rythme dans les 2 mains. Les côtes se soulèvent, s'abaissent et...

 

Et bingo ! Le veau respire seul. Tous les gros balèzes s'esclaffent, et moi aussi. Rires et détente générale ! Je vais me rincer le haut du corps au robinet de l'abattoir. La nuit tombe. Jusque là observateur, un gros type barbu me rejoint :

 

- Vous travaillez pour le gouvernement ?...

- Non, pour les éleveurs ! Le territoire me donne les moyens et me paye...

- On aura besoin de gens comme vous plus tard !

- Comme vous voudrez, chef, tant que le boulot me plait et que je gagne ma vie...

Et on a parlé élevage, économie, formation pendant une heure. Un intellectuel...

 

(Suite Octobre 1984)

Au moment de cette anecdote, tout le monde savait que le pays fermentait en profondeur, mais les informations officielles étaient tellement officielles que des racontars et des faux bruits circulaient nord-sud ! On était en Juillet 1984 et ce soir-là, à l'abattoir de la vallée des Cormiers, on a bien discuté.

Avec l'eau sacrément froide du robinet, j'ai aussi raconté la proposition d'embauche à ma compagne. Bien sûr, quelque chose se préparait, mais à la radio on ne parlait que des bienfaits du statut Lemoine ... Et puis, j'ai oublié. 

 

C'est récemment que je l'ai reconnu à la télé : Pas de doute, le gars du vêlage de la Vallée des Cormiers, c'était Paul Neaoutyine, diplômé d'économie en France et maître auxilliaire à La Pérouse... Mais aux Cormiers

 

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