La vie, c'est surtout les souvenirs qu'on en a. Vivre, c'est ce qui nous arrive quand on est absent, quand on est trop occupé à d'autres choses ! Donc prendre des notes, conserver des traces, trier les déchets pour pouvoir un jour m'étonner : "Mais bordel, comment suis-je donc arrivé là ?..." (Note 1991)
Noël ! Trouver une anecdote homme-animal dans mes notes, et qui laisse un peu espérer de l'avenir, c'est ça aussi, Noël...
... Ca faisait déjà un an que le zoo-psychiatre Paul Spong bossait au Marineland
de Vancouver (Canada) Il s'y occupait de Skana, une jeune femelle orque de trois tonnes environ.Tous les deux commençaient à faire ami-ami. Spong savait qu’on n’avait jamais pu rapporter un seul
cas concret d’orque ayant dévoré un homme. Néanmoins, bien que devenu suffisamment proche de Skana pour lui grimper dessus et plonger avec elle sous l’eau, il arrivait qu’elle lui foute encore la
trouille.
Un matin, il était assis sur la plate-forme d’entraînement, ses pieds nus dans l’eau. Skana s’approcha de lui, lentement, comme elle en avait l’habitude, et s’immobilisa à quelques centimètres. Soudain, sans prévenir, elle ouvrit son énorme gueule (cinquante centimètres d’une double rangée de petits poignards !) et lui happa les pieds. Spong, pétrifié, sentit la mâchoire géante se refermer, et la pointe des dents lui toucher la peau. En un éclair, il réussit à se retirer, le cœur battant.
Debout sur le ponton, il regarda Skana. Elle l’observait. S’obligeant au calme, le chercheur se rassit et, lentement, remit ses pieds dans l’eau devant le rostre de la géante. Sans attendre, Skana refit son geste. Et de nouveau, Spong extirpa prestement ses pieds de la gueule de l’orque. Il ne pouvait s’y faire.
Onze fois, l’animal et le zoo-psychiatre répétèrent leur manège. À la douzième, Paul Spong parvint à dominer sa peur. Quand, de nouveau, l’orque fit mine d’ouvrir la mâchoire, l’homme demeura sincèrement immobile et calme : il resterait sans bouger quoi qu’il arrive. Doucement, Skana referma la bouche, frotta les pieds de l’homme de la pointe de ses crocs, puis cessa son jeu. Et Spong s’aperçut alors, étonné, qu’il n’avait plus peur d’elle. Ses dernières craintes avaient disparu. Et il se demanda soudain qui, des deux, était en train d’étudier l’autre.
Tout s’était réellement passé comme si c’était elle qui cherchait à l’apprivoiser ! Imaginez que vous décidiez d’apprivoiser un cheval vif ou un loup, que feriez-vous ? Sans doute vous approcheriez-vous tout doucement, tendant vers lui ce qui lui ferait le plus peur, vraisemblablement vos mains. Une fois, deux fois, dix fois vous recommenceriez votre geste, jusqu’à ce que sa peur s’évanouisse. Cet épisode vint parachever des années d’interrogation. Spong, définitivement persuadé d’avoir affaire à un être intelligent et hautement socialisé, pour qui la captivité, même dans un grand bassin, relevait de la barbarie pure. Il se mit à plaider la libération de Skana. Ses collègues conclurent qu’il était devenu cinglé, et l’aquarium de Vancouver le licencia.
L’adolescente Skana mourut peu d’années après, toujours captive. Elle devait avoir
une quinzaine d’années. Normalement, les orques vivent aussi longtemps que les hommes, jusqu’à quatre-vingts ans. Entre temps Paul Spong, lui, avait changé de vie. Il s’était installé avec sa
famille en pleine nature, sur la côte sauvage de la Colombie britannique, à Albert Bay, chez les Indiens Nimpkish.
À sa grande joie, Spong peut désormais observer les tribus d’orques libres en train de jouer et de chanter, des semaines durant. Seulement voilà, il s’est aussi aperçu que l’appât du fric attirait jusqu’en ces contrées sauvages des compagnies forestières, venues couper les séquoias géants, dont certains ont plus de mille ans. Couper des arbres de mille ans ! C’est aussi fou que de tuer les dernières grandes baleines bleues !
Niais hommes modernes, agitant leurs tronçonneuses pour montrer qu’ils sont rentables et “performants” !
La rage nous prend... et Paul Spong est parti dans la "Deep ecology" *
En escale à l'île Maurice (1977), P. Spong habitait sur son bateau. Y'a une suite à son histoire, mais lire à l'écran, c'est tellement chiant...
*Deep Ecology : Fondée par Arne Naess en 1973. Interrogation socratique sur la destruction de la "sauvagerie" comme préfigurant peut-être la disparition de l'espèce humaine. Il y a déjà des exemples historiques en milieux insulaires : Tasmanie, Rapa Nui, Nauru, Groenland... Qu'en penser ? J'en reparlerai à propos de la bidoche, du chamanisme et des animaux dans l'élevage moderne.