La vie, c'est surtout les souvenirs qu'on en a. Vivre, c'est ce qui nous arrive quand on est absent, quand on est trop occupé à d'autres choses ! Donc prendre des notes, conserver des traces, trier les déchets pour pouvoir un jour m'étonner : "Mais bordel, comment suis-je donc arrivé là ?..." (Note 1991)
3eme partie
D'où qu'on le regarde
il tourne toujours le dos
l'épouvantail...
(Shiki)
Plus les jours passaient, plus cette histoire de babésiose sentait... Non, même pas de la vraie bouse !
Ca grenouillait ferme dans les bureaux, tandis que sur les stations, fallait être prudent. Prélever 10cc de sang à la volée sur du bétail semi-sauvage dans des
installations bricolées à la hâte, identifier l'animal et ses tubes, injecter un anti-tique... Des manips dangereuses dans un tintamarre métallique, de coups et de cris... Sur
15000 têtes de bétail, les incidents et les gnons n'ont pas manqués. Nombreux abandons du personnel...
Sur la vache en dessous, de la seule main gauche... Du grand Art vétérinaire ! (Photo Sophie)
Côté labo, rien d'encourageant, c'était le black-out : Quid du résultat de "ma" vache à l'origine de l'enquête ? Oui, elle était positive. Par quelle méthode ? Dans quel labo d'Europe ? Bîîîn... Sur les 5000 échantillons déjà prélevés, impossible d'obtenir même une approximation. Parfois, une rumeur du personnel : Euh oui, on a trouvé des trucs douteux... Et plus les jours passaient, plus Tintin affichait l'air... d'en avoir deux !
[Là,j'ai omis beaucoup d'autres détails techniques et administratifs...]
Foire de Bourail et l'enthousiasme qui va avec. A l'entrée, c'est tout juste si on ne "détiquait" pas les poussettes à bébé ! J'y rencontrais le directeur des Services Vétérinaires du Territoire, le Dr Desvals :
- Eh, Michel, t'en penses quoi de la babésiose ?
- Qu'est que tu veux dire ?
J'ai confessé mes doutes grandissants, mes observations, les résultats du labo, le black out...
Il parut étonné :
- De la babésiose ? Mais on en a trouvé : Robert m'a montré des lames au microscope... Evident !
Evident ? Oui, sur les lames-témoins ramenées d'Europe et exhibées aux journalistes ! Le personnel et moi n'étions pas aussi promptes sur l'évidence. Ainsi, non seulement je persistais dans ma paranoïa, mais, pour Desvals, je devenais un agnostique. Il me le rappelera plus tard !...
Le temps a passé sans lever mes doutes. Prélèvements et analyses complémentaires s'achevaient. Les résultats officiels furent proclamés lors d'une conférence de presse : Je m'y rendis sans invitation, mais encore prêt à un éventuel mea culpa... Journalistes, éleveurs, officiels, et parmi eux Harold, le frère de Bernard Martin chez lequel les réjouissances avaient commencé et dont tout le cheptel laitier importé fut abattu.
... sur 14000 analyses chez 17 éleveurs, on a relevé cent cinquante cas positifs ou douteux. [...] Tous les troupeaux où furent trouvés des animaux positifs et douteux ont été abattus. Les éleveurs seront dédommagés sur fonds australiens et européens...
Quoi ? Sur 14000 examens, une centaine de douteux seulement ? Pour n'importe qui, ces résultats représentaient moins de 2% des analyses, soit bien en dessous de la marge d'erreurs mathématiques pour un dépistage par lecture à vue. Dans un labo expérimenté, on eut pu trouver 4 ou 500 lames suspectes (admis 5% FAO)
(Et accessoirement, selon ces résultats absurdes, la Calédonie était devenue le seul pays au monde à être parvenu à éradiquer la babésiose !...) Remerciements, musique, congratulations et ça s'arrose... J'ai gardé ma dialectique pour moi car au premier verre, l'embarras de Tintin était devenu aussi visible qu'un poisson rouge dans un bocal.
Je me suis tiré plutôt satisfait : 1) Je ne m'étais pas gourer de diagnostic. 2) Ma chienne m'attendait, elle aussi rassurée : Fini le bétail menaçant, les chiens hostiles, les aiguilles qui traînent et les journées sans dormir au fond de la voiture...
La babésiose en Calédonie : Erreur ou escroquerie ? J'opte d'abord pour une fausse alarme à diffusion prématurée, suivie d'une exaltation médiatique disproportionnée. Ensuite, plus aucunes possibilités de marche arrière, au risque de passer pour des comiques ! L'autorité sanitaire ne devait pas perdre la face et, accessoirement, il y avait un bonus politique à récupérer : Comme "ministre" de la brousse, Harold Martin, frère de la première victime, s'était bien débrouillé. Il l'aurait fait savoir en privé...
Bof, tout ça n'étant que du folklore exotique, j'étais devenu moins sourcilleux.
Et l'escroquerie ? : L'estimation des pertes s'était faite à la tête du client. Quelques mois plus tard, sur la foi d'un rapport labo officiellement entériné, l'Europe a versé 330 millions (2,7 M €) à la Calédonie pour la "babésiose" (J'ignore combien de l'Australie. Autant ?) Un jack pot énorme pour les éleveurs, dont Bernard Martin, le frère du "ministre", a reçu de la main gauche ce que ce dernier a dû écrire de la main droite = plus d'une trentaine de millions CP... pour une épidémie restée hypothétique et dont je n'ai vu ni les preuves tangibles, ni plus entendu parler ensuite !*
Ah oui, Tintin, le directeur du labo, a pris de l'avancement.
"En "biologie politique", la réussite, c'est un échec qui a raté !" (Note-1993)
Un mois plus tard, j'ai repris mon sac à dos pour quelques jours... vers l'Himalaya ! (Voir ailleurs...)
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* J'ai détruit les documents relevant du "recel de biens sociaux"....
- par colère ou par compassion ?