La vie, c'est surtout les souvenirs qu'on en a. Vivre, c'est ce qui nous arrive quand on est absent, quand on est trop occupé à d'autres choses ! Donc prendre des notes, conserver des traces, trier les déchets pour pouvoir un jour m'étonner : "Mais bordel, comment suis-je donc arrivé là ?..." (Note 1991)
(Rédigé en 1983, avant les "évènements")
... et retour de la côte Est par les cascades qui tombent des sources de la Tipindjé. J'ai posé ma tente sur un plan herbeux où le cheval (entravé) broute
à l'aise. Récemment opéré d'une hernie discale, il m'est pas recommandé de porter mon sac habituel - pas plus d'1/5e de mon poids. J'ai donc loué un
cheval de bât à Ardimanni et me voilà en route depuis 5 jours, tel Stevenson avec son ânesse Modestine autour des Cévennes...
Quelques nuits précédentes, une partie de mon paquetage avait été pillé par les cochons sauvages pendant que... Non, ça c'est une autre histoire ! Maintenant, à part une boîte de viande, je n'ai plus grand'chose à bouffer, et normalement, il y a encore 3 jours de route : Faut dire qu'à pied avec un cheval en main, c'est pas la Transcal, on a le temps de s'imprégner du paysage. Ou de penser, de rêvasser tels Aristote et les "péripatéticiens" de la Grèce antique. Depuis tout gosse, dans les rues de Paris, j'ai toujours eu la faculté de mieux réfléchir en marchant, même au milieu du bordel urbain. Se souvenir, anticiper ou rédiger un document mentalement, beaucoup de gens bénéficient de cette aptitude fructueuse quand elle est cultivée. A l'inverse, assis devant une feuille blanche, (un ordinateur) ou dans le silence d'une église, ma cogitation s'arrête. Tout juste pourrai-je alors restituer un vague résumé de mes phosphorescences ambulantes. Sauf à connaître parfaitement mon sujet, je n’ai jamais été très bon à l'oral...
Deux jours plus tôt, après 4 heures en pleine chaleur sur la piste poussiéreuse au ras des bagnoles de l'administration chargées de monde, on était arrivé discrètement à Tiendanite d'où je comptais reprendre les sentiers de la forêt - avec soulagement. A la tribu en début d'après-midi, c'était l'heure de la sieste et tout semblait désert. Même pas un chien pour nous accueillir. Je m'étais endormi sur le gazon près du robinet d'eau. Une heure plus tard, j'ouvrais les yeux par le regard de deux gosses silencieux debout près de ma tête. Je leur demandais de me donner un coup de main car, sur la piste, un fer avait sonné faux et il me fallait réajuster deux clous. Peu à peu, des hommes et des femmes étaient venus au robinet, autant par curiosité que par nécessité. On est en 1983. A la tribu de Tiendanite, lieu de naissance et de vie de JMTjibaou, il n'y a qu'un groupe électrogène et trois robinets d'eau potable pour toute la tribu. Et le creek...
Tandis que je peinais à remettre des clous au fer (la hernie discale), un vieil homme s'est proposé de faire le boulot pour moi. Toute sa vie, il avait été ouvrier chez Ballande, et il me fit un travail de pro en échange de quelques cigarettes... Le soir, à la lampe à pétrole, je profitais d'un bougnat roboratif qui changeait du corned-beef aux lentilles depuis 5 jours.
Dehors en fumant des cigarettes, les hommes les plus anciens, profitant d'une oreille nouvelle, n'ont pas manqué de se remémorer les histoires "y'a longtemps" : Comment on attrapait les crevettes à la fléchette ou les roussettes avec une gaule...
- Ah bîn oui, le vieux Souris-lavergne, ça s'était un bon patron..
ou encore :
- Tu t'souviens, Néné, c'ui qui sert l'essence à Touho et qu'à perdu un bras ? Puis se tournant vers moi : Faut que j't'explique mon ami, la pêche aux mulets (à la dymamite) si la mèche est trop longue, tu rates les mulets. Si la mèche est trop courte, tu t'fais péter la gueule...
Je montais ma tente en terrain plat. Le cheval en sûreté dans un carré, j'avais, pour un moment, accroché mes menues préoccupations aux étoiles et passé une nuit paisible depuis longtemps.
Le lendemain, c'était un dimanche. Tout le monde au culte. J'avais laissé un paquet de cigarettes et quelques billets coutumiers en évidence, et on s'était remis en route sous bois, d'abord par un vieux sentier traditionnel, coupé de racines, de marches et de ravines que le cheval à l'aise franchissait allégrement. A part une grosse canalisation d'eau à contourner, tout allait bien sauf le problème de la bouffe ! Sur la côte Est, impossible de laisser mon porteur à l'attache en sécurité près d'un magasin. Certes, à la petite boutique de Tiendanite, j'aurai pu refaire une réserve, mais hormis des conserves douteuses et des sodas, je n'avais pu acquérir qu'une poignée d'oignons, des bougies et des piles... Maintenant, au bord de la Tipinjé, si j'ouvrais ma dernière boîte, il me faudrait ensuite jeûner quelques jours. Ou me démerder pour trouver à bouffer, ce qui n'aurait pas été difficile à un chasseur médiocre.
Il a plu toute la nuit. Blotti au chaud à l'abri des moustiques, j'aime assez le bruit doux de la pluie sur la toile, même quand la terre est dure. Certes, avec un
cheval et des cochons sauvages à proximité, je dors d'une oreille. En fait ce que je redoute, c'est la visite d'un troupeau de chevaux dits "sauvages" errant en liberté dans les
collines tel que j'en ai entendu plus tôt. Leur curiosité bienvaillante pourrait débaucher mon porteur, et j'n'ai pas envie de me coltiner un paquetage plus lourd que
d'habitude sur l'itinéraire qui reste...
Se déplacer avec un cheval de bât améliore en grand le confort du randonneur à pied. En plus du portage habituellement précaire de l'homme seul, c'est des livres, des fringues de rechange, du matériel photo ou de la musique, plus de la vaisselle et de la bouffe, une tente plus grande, un sabre d'abattis (machette) le bricolage usuel de réparation et une bonne bouteille pour l'occasion... sans oublier de l'orge à tremper et quelques outils d'urgence pour le cheval. J'avais soigneusement emballé tout ça dans des sacs à pommes de terre en toile de jute, faciles à arrimer en équilibre aux crocs du bât. Pas besoin d'assurer l'étanchéité totale de l'ensemble vu que mon itinéraire ne prévoyait aucune rivière profonde. Un cheval de bât un peu éduqué, ça change la vie du marcheur sur un long itinéraire et quand le pays s'y prête...
Au matin tôt, air frisquet et rayons de soleil. Chants d'oiseaux sur fond de cascade, ça rend la vallée encore plus paisible. Normalement aujourd'hui, ça sera le massif du Ouango soit de la piste de mine sur billes de chrome sans eau fraîche de toute la journée. Pas terrible !... Ici, c'est fumée verticale et odeur de café, j'ai une envie soudaine de faire étape au moins pour un jour de plus.
A ce moment de la ballade, tout va bien car j'ignore encore mes aptitudes dans l'art universel de s'emmerder la vie...
(A suivre)