La vie, c'est surtout les souvenirs qu'on en a. Vivre, c'est ce qui nous arrive quand on est absent, quand on est trop occupé à d'autres choses ! Donc prendre des notes, conserver des traces, trier les déchets pour pouvoir un jour m'étonner : "Mais bordel, comment suis-je donc arrivé là ?..." (Note 1991)
... Le soleil brille et l'eau est limpide. Marcher et nager font partie de ma rééducation vertébrale. Impossible de résister aux bains à bulles naturels au pied
des cascades. C'est là que je repère des tilapias de tailles respectables. Plus loin, dans un bras mort de la rivière, de grosses anguilles paressent sous une nappe d'algues flottantes. Sans
fusil-harpon ni fil ni hameçon dans mon paquetage, pas question d'attraper quoique ce soit. A prévoir pour un prochain voyage.
Allongé sur une pierre chaude, je suis vaguement étonné d'être là, comme à la sortie d'un rêve. Au boulot, comme la plupart de mes semblables, je donne ce que je peux, parfois au détriment de moi-même. Sans cette évasion rééducative, je serai dans ma caisse pourrie, à bosser en urgence, sous l'injonction du "devoir", comme ces gens qui travaillent encore à l'ancienne. Ces derniers mois furent tellement pénibles : Un remplacement de deux mois à 70 consultations par jour dans une grosse clinique canine de Tahiti. Vers la fin du contrat, debout quelques minutes, la hernie discale me faisait atrocement souffrir. Aussi, contrat terminé, sitôt opéré. Et résurrection !
Maintenant, le moment est propice à me "ressourcer", comme disent les jeunes cadres dynamiques. A chacun son besoin, à chacun sa "source" : Le coup d'fête pour les uns, l'amour ou la prière pour d'autres, la musique, le bricolage, la culture ou les voyages... En d'autres temps, je ne néglige ni la fête, l'amour ou la musique, mais à l'instant même le silence me suffit, comme dans une retraite monastique.
Pour moi, sans téléphone, loin du "confort" habituel qui distrait des choses simples, privé des gestes quotidiens et de la pensée automatique, je suis en (re)création de l'intérieur. Je sais qu'à l'abri de la frénésie du boulot, je vis là un moment remarquable. C'est une perception quasi cellulaire. Il n'est plus si fréquent d'être presque en phase avec le personnage idéal dont chacun rêve dans sa légende personnelle. Vivre, c'est ce qui nous arrive quand on est occupé à d'autres choses...
Je referme mon bouquin du moment : La nuit des enfants-roi de B. Lentéric, un polar comme je les aime. Si je me laisse aller, ce livre s'avale en une nuit; mais j'économise les pages à la vitesse du cheval au pas. Pour moi, la randonnée, c'est aussi un apprentissage de la lenteur... Passons !
...Donc trouver à manger pour ce soir.
Les lapias... Les anguilles... Un harpon ou une flèche à trois pointes, tel Chiron le centaure, ça je sais faire. Exécution. Une incursion en forêt, machette en main, me fournit les matériaux. Dans mon barda, les accessoires (câble fin, cordelettes solides) et, en deux heures, je dispose d'un arc et de deux flèches dont une à trois pointes durcies au feu. Accroupi à l'affût sur les rochers, personne pour immortaliser l'anachronique du tableau. N'empêche que vers trois heures de l'après-midi, j'ai réussi à harponner une anguille d'environ 1 m. Sans difficutés mais avec le sentiment d'adoucir ma survie (toute relative) pour deux jours. Du moins c'est ce que j'anticipe : Dépouiller et vider cette bête, la couper en morceaux et faire cuire, rôtie ou dans l'eau assaisonnée, etc...
Seulement voilà, impossible de dépouiller cet animal visqueux ! Le retour au primitif nécessite une dextérité que je n'ai pas... C'est là que ça s'est gâté : Comment parvenir à séparer le cuir insaisissable de la chair fragile et comestible sans tout réduire en charpie ? Une idée : Je saisis le poisson glissant avec un des sacs à pomme de terre qui emballe mon paquetage. Bientôt, des morceaux du poisson flottent dans l'eau bouillante où une couche de graisse s'accumule à la surface... Trois quarts d'heure plus tard, j'ai une sorte de tambouille peu ragoûtante, entre soupe de poisson et pâtée pour chats. Ma faim ordinaire en rabat de beaucoup et... j'ai tout jeté aux crevettes !
Le lendemain, plier bagages et
en route. Le soleil tape sur le Ouango, au plus exposé de l'étape. Même pas un arbre où s'abriter quelques temps. Dans l'après-midi, pas de doute, une odeur du poisson tenace accompagne notre
lente progression. Le sac à patates du dépouillage et ce qu'il contient... Dans la nuit qui suit, il pleut des seaux. Dans la tente puante, mon duvet de plumes, mes fringues, tout
est imprégné de l'odeur insupportable que je ne supporte même pas en bord de mer. Je préfère me geler, pelotonné, en imaginant que demain, sur le chemin, nous aurons sûrement un cortège
de mouches...
Les jours suivants, l'odeur aidant, la technique du dépeçage artisanal d'une anguille hante ma perplexité jusqu'à ce que... Quelle andouille ! D'abord griller les morceaux au feu ou faire cuire avec la peau, l'épluchage devrait en être largement simplifié...
Vraiment pas doué, le plouc !