La vie, c'est surtout les souvenirs qu'on en a. Vivre, c'est ce qui nous arrive quand on est absent, quand on est trop occupé à d'autres choses ! Donc prendre des notes, conserver des traces, trier les déchets pour pouvoir un jour m'étonner : "Mais bordel, comment suis-je donc arrivé là ?..." (Note 1991)
Sur Fr. Culture, j'ai écouté un nième topo sur l'état de la Finance mondiale par J. Stieglitz. Certes, pas vraiment de la franche rigolade pour un jour de pluie ! A un détail près : A la fin d'un exposé de 20 minutes, j'avais (presque) tout pigé. Y compris les mensonges de la surenchère médiatique et le bluff des porte-parole officiels tels qu'on nous les sert depuis 2 ans. Tout ça en 20 minutes ! Comme quoi, un type brillant qui dit la vérité ne dit presque rien.
Une évidence : A ce jour et malgré les gesticulations déclamatoires, rien n'a été entrepris pour modifier d'un iota les règles bancaires mondiales. Conclusion : A coup sûr, on rempilera pour une autre crise dans 5 ans. Moralité : Ca craint pour vos futures retraites (par capitalisation)... Vraiment !
- Awa, les nou z'aut, on s'en fout : Nos deux drapeaux patriotiques, c'est comme l'ail pour Dracula, on est doublement à l'abri !
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Billy vit
en paix avec d'autres taureaux dans un troupeau de 200 vaches. Christian Flottat l'a vu naître et grandir. Maintenant et malgré l'absence de cornes, une petite tonne de
muscle confère une autorité certaine à Billy. Et aussi le respect des sept ou huit autres mâles du troupeau. Quand Billy fronce des naseaux, ça décape les
bouses comme dix karchers en banlieue... Seul avec une ou deux copines, il reste un taureau plutôt sympa. Mais quand il est seul, loin de
ses vaches, Billy devient nerveux...
Au sein d'un troupeau, chaque taureau surveille jalousement un sérail de 20 ou 25 vaches. Il doit tenir la forme sous peine d'être marginalisé. Le point faible d'un taureau de reproduction, ce sont ses jarrets et ses pieds arrière. Un taureau sans jarrets, c'est comme un bureaucrate sans tampon, il ne grimpera plus les vaches et... (C'est le taureau qui grimpe les vaches, pas le bureaucrate !) Et au bilan de fin d'année, l'éleveur risque de ne pas retrouver son compte de naissances.
Justement, Christian Flotat m'a prévenu que Billy boîte depuis quelques temps. Pour un abcès entre les onglons, c'est trois ou quatre jours de sulfamides en IV. Billy est donc gardé seul dans le stock yard depuis 3 jours, ce qui, entre nous, est une connerie : Il eut mieux valu lui laisser une ou deux vaches de compagnie. Passons...
Aujourd'hui, Billy doit recevoir une dernière injection. Comme hier, Christian et un voisin, Paul Grimigni, le conduisent à pied vers le couloirpour la 4e fois. Ils font
claquer leur fouet au-dessus de la stature puissante du taureau. Mais Billy a pigé qu'au bout du couloir, il sera immobilisé le temps de l'injection IV - Trouver la veine dans le cou d'un
taureau, c'est comme chercher le neurone d'Elizabeth Nouar sur RRB - Billy l'a bien compris et à la surprise de deux hommes, il fait demi-tour et fonce droit devant
lui malgré le claquement du fouet sur le mufle. Christian a le mauvais réflexe de vouloir s'interposer. Il est bousculé et tombe sur la terre sèche et dure... Aïe ! Billy revient sur
lui et commence à le tabasser avec le front.
Faut dire que Christian, la soixantaine, n'est plus un modèle de sveltesse. Et que, même sans cornes et sans forcer, la grosse tête de Billy frappe lourd. A chaque coup, Christian racle le sol craquelé et durci. Il se protége la tête comme il peut. Et ça continue plusieurs minutes. Avec Paul, le voisin, on tente une diversion jusqu'à nous retrouver pendu ensemble à la queue de Billy. En vain, le taureau continue méticuleusement le pilonnage de Christian en le poussant peu à peu vers les barres du stock yard. Et c'est là le problème : La corpulence de Christian lui interdit de passer sous la barre d'en bas, et il se trouve bientôt coincé, faisant office de punching ball idéal pour Billy...
Paul, le voisin, connaît bien la maison de Christian. Il déroule 20 m de tuyau et je trouve la vanne pour envoyer la pression. La plupart des animaux détestent l'eau dans les oreilles, y compris Billy qui abandonne Christian et va se secouer ailleurs. Alors le vieux saute allègrement par-dessus les barres comme un diable. Apparemment rien de cassé ?... p'têt des côtes ?... Ou un choc interne, la rate, le foie ?
Assis dans l'herbe et couvert de sueur, Christian est hagard et bien cabossé. Sa chemise et son pantalon sont en loques. Ventre, dos et thorax sont lacérés et sanguinolents. Même son visage est zébrés de griffures, et le crâne chauve suinte rose. Paul et moi rinçons Christian à grande eau. J'imagine que demain, se révèleront les bleus, les courbatures, les contusions encore silencieuses ou pire encore...
Christian reprend ses esprits doucement :
- Ah l'enculé... Bîn ça alors...
Il tâte l'herbe autour de lui
- Mes lunettes... Où i'sont mes lunettes ?... Z'avez pas vu mes..
C'est vrai ça : les lunettes de Christian sont uniques et inimitables. C'est le modèle CAFAT 1955, agréé 1968 et rectifié 1975, foyer à double focale et branches à ressort derrière les oreilles. Sans oublier les indispensables tours de sparadrap pour le confort du nez, les lunettes de Christian sont un modèle soldé hors commerce depuis 25 ans ! D'authentiques pièces de musée...
- Bîn non, j'en ai pas d'autres... 'faudrait aller à Nouméa...
Avec Paul, on arpente le stock yard à la recherche de morceaux des verres de Christian. Dans un coin, Billy est immobile, attentif à deviner nos intentions. C'est là que Paul les a trouvé : Sous le pied antérieur droit de Billy, une branche de lunette émerge d'entre les onglons. C'est bien une monture à ressort CAFAT agréée 1955.
C'est en apprenant ça que Christian est vraiment désespéré...
Le lendemain, je suis passé voir Christian chez lui... Le medecin est venu. Les gnons se sont épanouis dans la nuit, comme un film dans du révélateur. Christian n'est qu'une ecchymose avec des côtes cassées, mais y'a pas de place pour un strapping. Au gré de l'inspiration de sa femme, c'est éosine, bleu de méthylène ou mercurochrome sur tout le corps. Billy a beaucoup fait pour l'art du tatouage en couleur !...
Sur le nez de Christian, deux morceaux de verre sont ficelés dans une monture rafistolée avec du sparadrap :
- Quand même, quel enculé ! conclut-t-il, t'as vu comment i'm'a arrangé ?... Et il a cassé mes lunettes...